En Grèce, les moineaux mangent les grillons qui arrivent par centaines. Les lifeguards tentent de les sortir de la piscine et en font de la marmelade. Les touristes exhibent leurs formes irrégulières. D’autres essayent de sauver les grillons d’une noyade certaine. Les mariages se font en grande pompe avec des coccinelles qui roulent toujours. Il ne faut pas s’offusquer du chauffeur de bus, l’heure n’est pas l’heure. Les ruines se visitent sous une belle chaleur. Les pierres tentent de ne pas disparaître sous les herbes folles. Les chats sont affamés. Les vieux jouent au bingo. Tout le monde ne boit que de l’ouzo. Les serveurs sourient difficilement. Les maisons ne sont jamais terminées. La mer est bleu azur. Le ciel est bleu azur. La chaleur est douce et reposante. Le rythme ralentit. Je regarde les hirondelles dans le ciel.

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Cette inspiration qui ne veut plus venir. Les jours et les semaines passent. Elle reste à côté de moi. Juste à côté. Mais ne veut plus me parler, me soutenir. Alors à défaut je lis les lignes des autres. Et je m’amuse de ce roman où les souvenirs disparaissent. Où tout disparaît, aidé d’une police secrète. Suis-je finalement un personnage de ce roman qui perd son inspiration comme les autres perdent leurs souvenirs.
Je me laisse alors porter par des rêves anciens qui viennent taper à la porte. Des rêves de péninsule. Des rêves d’aventures. Mais le quotidien me rattrape. Alors je pose tout sur la balance. J’attends de voir de quel côté, elle penche.

Je ne voulais plus parler du métro, des transports en commun. De cette torture des temps modernes. Je ne voulais pas raconter ce que tout le monde vit au quotidien. Enfin, ce que le citadin, celui d’une grande et grosse agglomération, vit au quotidien. Et pourtant. Les expériences sont parfois si drôles, si délirantes, si affligeantes.
Soir de semaine. Métro raisonnablement rempli. Trois femmes, dont l’une souffrant du dos. Bien entendu, tout autour de moi, les places sont  majoritairement occupées par des hommes. Mais, il paraît que nous avons demandé l’égalité… Une place se libère. Je tente de l’atteindre. Un homme en face de moi est non seulement plus rapide, mais semble ostensiblement ne pas vouloir me voir. Il s’assoit, ignorant toujours ma présence. La gente féminine ne semble pas trop apprécier ce comportement mais que faire. Une remarque jetée en l’air sur la galanterie. C’est le voisin d’à côté, qui, tout en ne daignant pas quitter des yeux son journal aux contenus vides d’intérêt, lance un “Il ne vous à pas vu”. Sur un ton quelque peu agressif. Quand je vous parle de galanterie, je sais de quoi je cause. S’en suit un petit échange mais toujours sans le moindre regard de cet hurluberlu qui se mêle de ce qui ne le regarde pas et en refusant de nous regarder nous prend manifestement de haut. Bien entendu, l’abruti qui prend la défense de l’autre homme ne proposera pas sa place. Il semble faire partie de ce groupe qui sévit dans tout le métro, dont je n’ai pu à l’heure actuelle déterminer le nombre approximatif : je parle de celui des hommes assis atteints de cécité fulgurante mais temporaire à la vue d’une femme enceinte ou âgée. Concernant l’autre, qui ne moufte pas, je ne saurai jamais si effectivement il ne m’a pas vue ou si au contraire, il m’a vue mais estime que l’homme doit s’asseoir avant la femme. Ma colère laisse place à de la lassitude. Qu’attendre d’une société où la politesse n’est plus de mise. Un homme, debout lui, à nos côtés, reste bouche bée devant la scène. Il ne doit pas être d’ici. Heureusement, une petite pointe d’espoir, deux femmes âgées, sans doute des Japonaises, demandent à deux jeunes garçons de leur céder la place. Ils s’exécutent. Cette fois-ci c’est moi qui reste bouche bée.

Je me suis regardée dans la glace. La lumière tombant sur mon corps, froide et directe. J’ai soulevé mon pull. Je regardais mon ventre. Mon petit ventre, un peu dodu. Je l’ai caressé. Doucement. Dans le sens des aiguilles d’une montre. Je l’ai regardé tendrement, comme s’il s’agissait d’une partie indépendante de mon corps. Je sais aujourd’hui qui ne portera jamais la vie. Je ne le verrai pas grossir petit à petit. Je ne sentirai pas l’enfant bouger de plus en plus fort jusqu’à voir la peau tendue onduler. J’ai pourtant, en me regardant, imaginer se ventre s’arrondir. J’ai continué à le caresser. J’ai fermé les yeux. J’ai respiré très fort, profondément. J’ai retenu mes larmes. J’ai rabaissé mon pull. Je suis sortie de la pièce, j’ai éteint la lumière. Chapitre clos. Je passe à autre chose. Je m’empêche de pleurer, cela ne sert à rien. Cela ne changera rien. Et tant pis si je craque de temps en temps.

J’ai senti le soleil sur mon visage. Ce soleil de début d’hiver. Celui qui réchauffe tout de suite. Lorsque le corps, passant de l’ombre à la lumière, laisse ses frissons derrière lui. Je gardais les yeux fermés et souhaitais que cet instant dure éternellement. J’ai songé aux mois passés. J’ai pensé à cette fameuse théorie sur le temps qui passe, oui, il passe de plus en plus vite année après année. En un claquement de doigt me voici aux portes de Noël alors que le voyage lointain estival me paraît tout juste terminé. Je garde les yeux fermés. Le soleil frappe, réchauffe. M’éblouit. Je reste et me prépare aux frissons qui vont revenir dès que je serai de nouveau dans l’ombre.
Je fais mes listes. Listes de tout, listes de rien. J’apprends à faire des listes. Plus exactement l’art de faire des listes.
Je réfléchis à ma destination de bout du monde pour l’année prochaine. Que choisir. Où aller. Véritablement loin ou aux portes de la France. Des listes de pensées, des listes du passé, des listes de course, des listes d’objets, des listes de lieux.

Je regarde La Chose à mes côtés. En boule. Elle dort. Jolie petite vie d’un chat d’appartement. Certains diront torture car elle ne peut gambader dans la nature. Mais au final. Je pense qu’elle a bien de la chance en comparaison des autres.
Des engagements de plus en plus importants. Une vision de la vie de plus en plus difficile à supporter. Des images dénonçant des atrocités. Des cartes de membres. Des signatures de pétitions au quatre coins de la planète. L’espoir que cela fasse avancer ne serait-ce qu’un petit peu. Mais quel combat choisir, ils sont si nombreux. Tous les domaines semblent concernés. Tous les pays aussi.
L’animal sur cette terre ne connaît aucun répit. Il n’est là que pour être utile à l’homme. Pas besoin de photographies ou de films. La réalité n’a pas besoin de cela. Ces images sont trop violentes. Elles provoquent le malaise, la nausée. La honte. La honte de faire partie de l’homme et donc de ce massacre.

Mais pourquoi punir le bonhomme lambda qui s’amuse à des jeux atroces avec un chat, lorsque d’autres le font en toute légalité, dans des laboratoires, dans des cages. Voici des animaux nés pour souffrir et permettre à l’homme d’assouvir tous ces fantasmes primaires et sauvages. Des animaux traumatisés, utilisés, mutilés, agonisants. Des boules de souffrance. Laboratoires, commerces, cirques, élevages, fourrures, cosmétiques et autres produits ménagers, etc. Tous les domaines sont concernés. J’ai la nausée.

nainDes touristes sont passés. Le flash a jailli, éclairant la scène une fraction de seconde. On voyait les sourires sur les visages de ces personnes venues d’ailleurs. Les regards éblouis par la beauté de la ville. Il faisait doux ce soir-là. La pluie avait cessé. Il les a regardés. Mais eux ne l’ont pas vu, trop occupés à profiter de la découverte de Paris.
Il était arrivé ici quelques mois auparavant. Un beau jour, sans prévenir. Sans un mot. Il avait choisi ces quelques marches adossées à un grand bâtiment administratif. Derrière, une immense double porte de bois massif. Une porte qui ne devait plus être ouverte depuis de nombreuses années. Les clefs avaient sans aucun doute échoué au fond d’un tiroir quelconque. La serrure s’était refermée sur elle-même. Abandonnée au milieu de tout ce bois, renfermant un passé oublié de tous.
Il était arrivé avec un simple sac en plastique un peu défraîchi, rempli de choses hétéroclites. Il s’était juste assis là. Dans cette rue à la fois calme et passante. Face à la Seine. Il pouvait admirer le théâtre de la Ville ou du Châtelet. Les bâtiments s’enchaînaient en une belle perspective aussi bien à droite qu’à gauche. Il pouvait voir l’horizon en se penchant un peu.
Le palais de justice n’était pas très loin, sans doute rassurant pour un homme seul au milieu de cette ville.
D’où venait-il, quelle était son histoire. Lui-même semblait ne pas le savoir. Il était simplement assis avec son sac en plastique à côté de lui. De temps en temps, il demandait une petite aide aux passants. Mais c’était juste pour la forme. La plupart ne le regardait même pas, effrayés ou dégoûtés. Peut-être simplement indifférents à sa misère. Heureusement, il y avait la générosité de quelques vieilles personnes du quartier. De celles qui avaient connu d’autres temps, d’autres époques où l’indifférence n’existait pas encore. Il avait laissé toute fierté loin derrière lui. Remerciant ces aides inespérées.
Il parlait peu. Mais à qui aurait-il pu parler. Finalement il faisait peur. Le manque de soin, de propreté l’éloignait chaque jour davantage du monde qui l’entourait.
Il se renfermait dans sa petite bulle, poussé par le reste du monde. De longues monologues devaient hanter sa tête et lui permettre aussi de survivre. Ne pas tomber dans la folie. La frontière était tellement fragile. Il savait qu’un animal rencontrerait plus de compassion que lui. Les regards devaient le juger. S’il était ici, seul, sans rien, c’est bien parce qu’il l’avait cherché. C’était forcément de sa faute. S’il ne travaillait pas c’était bien parce qu’il était un simple fainéant. Il ne pouvait s’en prendre qu’à lui même.
Les jours passaient, les employés et les habitants du quartier s’habituaient à le voir toujours assis là. Certains commençaient à lui adresser un simple bonjour, un sourire un peu gêné. On lui offrait une pièce, une cigarette. Parfois même un sandwich. Il faisait partie du décor. S’il disparaissait juste un jour voire même une après-midi, les gens s’inquiétaient. Malgré tout, peu de personnes lui parlaient vraiment, gênées de la situation, incapables de faire changer les choses, d’offrir davantage qu’une toute petite aide.
Les nuits de grand froid, le Samu social venait. L’occasion d’échanger quelques mots, de parler vraiment à nouveau, d’avoir une boisson chaude. Mais, il ne voulait pas les suivre. Il ne voulait pas se retrouver dans ces grands dortoirs où le danger était partout. Il ne voulait pas risquer de se faire voler le peu de choses qu’il possédait. Il ne voulait pas se mélanger à la crasse des autres. Il préférait affronter le froid, seul et finalement plus en sécurité dehors que dedans.
Petit à petit, à côté de son sac plastique d’autres objets avaient fait leur apparition. D’autres sacs, multitude de sacs. Que renfermaient-ils comme trésor. Un fatras de choses diverses. Une obsession de l’accumulation. Certainement rassurante. un vieux matelas aussi. Et quelques vêtements donnés par de bonnes âmes. Des couvertures. Certains lui donnaient également de la lecture. Des romans, des magasines. Mais aussi des mots croisés. Il passait ainsi une grande partie de ces journées à lire, un nouveau moyen de ne pas sombrer dans la folie, de rester accroché à l’autre monde. Celui qui le regardait et n’avait qu’une peur tomber dans le sien.
Le flash a de nouveau crépité. J’ai continué à le regarder, lui, regardant ces touristes. Le feu est passé au vert, le bus a démarré. Je ne l’ai plus vu.

p1010487J’ai eu peur. Je n’ai pas compris tout de suite. Un grand bruit. Un grand “plouf”. J’ai été éclaboussée par l’eau. J’ai peut-être même poussé un petit cri de surprise. Je gardais ce regard hébété. Perdue. On m’a expliquée. C’est une noix de coco. Elle est tombée juste à coté de moi. Dans l’eau. Un mètre plus à gauche et c’était pour ma pomme. Je perdais la tête et avec elle tout le reste. J’ai eu de la chance. Ou simplement le hasard a bien fait les choses. J’ai continué mon chemin, sans vraiment me dire que je venais de frôler l’horreur. Trop concentrée par les paysages que je découvrais. La noix de coco s’ajoutait au voyage.
L’histoire pourrait prêter à rire. Mais vu la hauteur des palmiers. Recevoir un noix de coco sur la tête ne doit pas pardonner grand chose. Je me suis méfiée des palmiers. Je les regardais du coin de l’œil. Hors de question de me laisser piéger.

La pluie a coulé par terre, le long des vitres et des façades. À travers les plantes du balcon. Elle a mouillé le pelage de la Chose. Mais, elle s’en fichait. Trop occupée à mater les pigeons. Les flaques d’eau ont fini par disparaître. Absorbées par le bitume. L’eau s’est évaporée. Elle est devenue un mirage lointain.

J’ai traversé le monde et les époques dans cette rame de métro. J’ai regardé les nouvelles portes automatiques. Je me suis amusée de ces deux amoureuses qui semblaient à la fois souhaiter être discrètes tout en voulant le crier haut et fort. Leurs amours encore trop souvent interdites. Elles tentaient de le revendiquer du mieux qu’elles pouvaient.

J’ai porté un grand chapeau à plumes. J’ai mis des lunettes de soleil rétro. J’ai porté un collant avec de grosses fleurs puis des chaussettes rouges. J’ai eu un grand sac en cuir noir, un petit marron, un autre en coton. J’ai terminé les mains dans les poches. J’ai porté une jupe droite avec sa veste assortie. J’avais un grand collier de perles que j’ai échangé contre un pendentif. J’ai eu des chaussures pointues à talons ou sans, noires, vertes et mêmes blanches. J’ai remisé le short de sport pour un pantalon de velours. Finalement, je suis sortie du métro. J’avais retrouvé mon jean et ma veste bleu canard. La journée pouvait commencer.

Il est revenu. Pas autant bronzé que je l’imaginais. Mais toujours avec son accent charmant. Il a gardé son grand sourire et ses yeux malicieux. Il sentait bon le repos et les vacances. Le regard était toujours aussi noir et profond. Il m’a fait rire. C’était tout ce que je demandais sous cette pluie battante. Nous avons comparé nos bronzages. Il a gagné. C’est normal. Nous n’avons pas le même patrimoine génétique. Il a fait un bout de petit monde. De belles aventures, de belles découvertes. Des concours de bière, des conversations polyglottes. Ces longues heures dans le train lui ont donné envie de plus. Le reste du monde est à portée de ses mains. Nous avons égrainé la longue liste des pays futurs. De ceux que nous découvrirons dans un avenir plus ou moins proche. De ceux où l’on pourra bronzer et se baigner. De ceux où l’on entendra tout sauf nos langues respectives. Où personne ne pourra nous comprendre.
J’ai regardé par la fenêtre cette pluie dense tomber et j’ai pensé à cet autre bout du monde que mes pieds fouleront bientôt. De ces paysages que je rêve de voir depuis tant d’années. Que je vais enfin pouvoir découvrir sans attendre qui que ce soit pour cela.
Mon bronzage est parti. Il s’est effacé petit à petit. Comme une peau de chagrin. Mes espoirs, mes prières n’ont rien fait. Les marques disparaissent et avec elles le souvenir de ce soleil qui tapait si fort contre ma peau. Qui me réchauffait, me cajolait, me rassurait.