Je suis toujours navrée lorsque j’apprends que le gouvernement vend son patrimoine immobilier parisien. Bientôt Paris ne sera plus la capitale de la France. Ce sera une grosse ville où les Français et l’histoire française seront minoritaires. Dernier abandon : les bâtiments de Météo France avenue Rapp. Je trouve ces ventes dommageables. Le gouvernement ne cesse de liquider pour tenter de remplir des caisses trop vides. Alors on brade. Tant pis. Tous les beaux hôtels particuliers emplis d’histoire, tous les immeubles haussmanniens et autres, tous ces édifices se retrouvent dans les mains de promoteurs immobiliers aux dents aiguisées. Fric, fric, fric. Rien d’autre. Tant pis pour le patrimoine. Ce terme doit être devenu ringard. Doit appartenir à un autre monde, un autre siècle. À quand la vente à Drouot de L’Élysée ou de Matignon. Je trouve tout cela bien triste. Comment aborder un bel avenir lorsque l’on brade son passé. Et pourquoi ne pas mettre en location plutôt que vendre, se séparer.
Le reste du patrimoine français artistique n’est pas en reste. On se sépare, on passe en vente et l’Etat ne peut/veut récupérer. Des préemptions annuelles qui se comptent sur les doigts d’une main. Un budget dérisoire face aux fortunes entre autres américaines. Alors tant pis pour une marqueterie unique au savoir-faire oublié ou un fauteuil Louis XV dont seules des mains expertes formées au sein de la Manufacture des Gobelins seraient encore capables de faire de même. Tant pis.
Dernier jour des soldes. Dépêchez-vous.
Que penser. Une nuit constellée de “aïe” à chaque fois que je bouge, mon dos se rappelle douloureusement à moi. Que penser. Ce matin, je regarde le programme TV. Drame. Je me donnerais des claques. Hier, <i>Metropolis</i> sur Arte. J’ai raté. C’est nul. Archi-nul. Colère toute rouge. Le ciel gris n’arrange rien. J’avais envie de soleil ce matin. Des fleurs à offrir. Des choses ennuyeuses à acheter. Des placards à nettoyer. Des coups de fil à passer. Mais pas d’alcool. Il faudra que je m’y remette très vite, sous peine d’en perdre l’habitude. Une journée sans métro et sans réveil. Une journée avec La Chose qui ronronne à mes côtés. Une journée idéale pour rester au chaud avec un bon thé, un peu de Nutella, un plaid et une bonne TV.
Peut-on faire des allergies au métal. Des clés dans la main. Une main qui gratte.
Un dos coincé : merci au canapé. Un métro bondé. Une place assise. Portishead dans la tête. Un dos toujours coincé. Une démarche de canard. La vitesse d’un escargot. Une tarte au citron. Une cigarette devant la grande porte de verre. Un ascenseur ascensionnel. Des cartons pour les livres. Un congélateur proposé. Une photographe en attente. Des break-dancers tout juste sortis de l’enfance qui explorent le monde professionnel. Des rires devant un ordinateur. Un mini ballon de rugby. De beaux yeux noirs. Une dent un peu de travers qui fait tout son charme. L’ancien qui vient voir la nouvelle. Des calques qui s’imbriquent les uns dans les autres. Des couleurs qui ne plaisent pas. Une femme qui bégaie au téléphone. Un homme de 35 ans qui s’en revendique 28. Une cagnotte pour une naissance. Une méfiance qui s’installe. Une observation discrète. Une jeune fille de 24 ans qui vit les mêmes choses que moi. Voilà ma journée.
Le dos reste bloqué mais moins douloureux. Des mains magiques sont passées par là. Un bon massage pour finir la journée en beauté et ce sera parfait. On n’y verra plus rien.
Une Chose qui fait le grand nettoyage de printemps. Une Chose qui fait la fête dès que j’ouvre la porte. Une Chose qui semble revenue de bien loin. Une Chose qui doit prendre des médicaments tous les jours. Qui aurait pu imaginer de tels événements. Une Chose qui ne sait toujours pas miauler. Une Chose entourée d’amour. Rien d’autre.
Voilà, la colère est là. Je savais qu’elle me tomberait dessus sans crier gare. Bam, un coup en pleine figure. Les traits du visage se crispent. Les poings se serrent. Les muscles se tendent. Le sang chauffe dans toutes mes veines.
Cette colère est épuisante. Elle reste là. Elle ne me quitte pas. Les minutes passent mais rien à faire. Elle se colle à moi comme un vieux chewing-gum. Pourquoi cette colère. Rien de bien original. Les transports en commun. Le métro. La promiscuité étouffante. Les mauvaises odeurs. Les mauvaises haleines. La méchanceté et la violence de certains. Les pieds écrasés. Les ruades vers la moindre place libérée.
Ce soir, justement. Une place se libère. Je n’ai qu’un pas à faire pour m’asseoir. Mais je ne suis pas assez rapide. Une femme bondit dans le métro et court jusqu’à la place. Elle se laisse tomber, contente d’elle. Presque le sourire jusqu’aux oreilles. Je reste choquée. “Vous devriez avoir honte”. “Non”. Elle est contente, elle a eu sa place. Je lui répète son manque de savoir vivre, elle m’évite du regard. Je n’aurai pas de place. Mais au final, ce n’est pas tant le fait de rester debout qui me met hors de moi. C’est voir le comportement des gens autour de moi, le matin comme le soir. A croire qu’ils sont tous fatigués, 24/24. C’est insupportable. C’est horripilant.
Dès qu’une pauvre place se libère, ils se jettent becs et ongles dessus. Comme le Graal. Ils semblent tous plus sauvages les uns que les autres. Par contre, une femme enceinte ou une femme âgée apparaît dans le wagon, tout le monde baisse les yeux. Immonde. Abjecte. Les hommes ne sont pas en reste, ceux sont les pires dans le métro. Sous prétexte de souhait de notre part d’égalité entre les hommes et les femmes, les premiers oublient tout de leurs ancêtres, zéro pointé en galanterie. Et surtout ne pas tenter de dire quoi que ce soit, sinon, on se le reçoit en pleine figure : “Fallait pas demander l’égalité…” Alors les jeunes adultes d’une vingtaine d’années -et plus- peuvent rester tranquilles ils pourront continuer à garder une place assise sans souci. Des scrupules. Connaissent pas.
Me voici donc, boule de nerfs grâce à une nouille qui a oublié qu’elle vivait en société et semblait plus sortie d’une caverne. Ma colère a été telle que je voulais lui hurler dessus, la frapper, la cogner, la ruer de coups. La réduire à rien, absolument rien.
Mais je ferme les yeux, je me tiens la main gauche serrée contre la rambarde, je tente de retrouver mon calme en écoutant ma musique. Je m’imagine loin, dans un champ au printemps avec de jolis coquelicots qui remplaceraient toutes les têtes autour de moi.
C’est fou tout ce que l’on peut accumuler. Tout ce que j’ai pu accumuler tout au long de ces dernières années.
Je suis effarée par tant d’affaires. Je reste les bras ballants en regardant tout cela.
Les vêtements. Je passe ma vie à dire que je n’ai rien à me mettre et pourtant mes tiroirs débordent de trésors. Que je tourne la tête à droite ou à gauche, je trouve des vêtements dont je ne soupçonnais pourtant plus l’existence. Des vêtements dont je ne me souvenais plus ou simplement que je croyais avoir jeté, perdu, donné depuis très longtemps. Mais justement, le danger est là. Comme je n’ai pas assez de place, que je ne dispose pas -contrairement aux filles interviewées dans les magazines féminins- d’un vaste dressing exclusivement dédié à mes vêtements et rien d’autre, je suis “obligée” de me séparer de vêtements chaque année. Les tiroirs de ferment plus, le portant penche dangereusement. Bref. Je dois agir et cela contre ma volonté. Car avouons-le, je n’aime pas jeter. J’ai toujours peur de regretter. Et cela ne loupe pas d’ailleurs. Je ne compte plus le nombre de fois où j’ai passé ma matinée à la recherche d’un vêtement quelconque avant de finalement me rappeler que je l’avais jeté ou donné. Je me retrouve alors totalement démunie, les larmes au bord des yeux. Je m’en veux et me dis qu’on ne m’y reprendra pas.
Inutile de préciser que ce genre de scène se répète chaque année aussi.
Me voici donc devant des montagnes de vêtements. Il faudra que je trouve une solution de rangement afin de toujours me souvenir de chaque pièce et pouvoir ainsi les utiliser à bon escient. Cela va être difficile sans le dressing de mes rêves.
Mais qui sait peut-être que dans mon prochain appartement il y aura justement une petite pièce idéale pour un dressing comme dans Dynastie.
Après les vêtements, je dois m’attaquer aux livres. Cauchemar. Monstres cauchemardesques. Je ne sais pas ce que je vais devenir.
La Chose semble vraiment en bien meilleure forme. Après un séjour -trop long- chez sa vétérinaire attitrée, elle a récupéré un taux d’urée “normal”. Je ne crie pas victoire pour autant. Il faut voir comment La Chose évolue sur les prochains jours. Bien entendu, terminé les folies alimentaires. Place à un régime strict pour aider ses reins et surtout ne pas les fatiguer.
La Chose ronronne, cherche des caresses, se frotte contre moi. Elle a perdu du poids, c’est le seul élément visible. Hormis ses pattes de devant rasées pour les différentes prises de sang et autres perfusions. Elle est à la maison. C’est tout ce qui compte. Elle dort avec moi. Je me réveille plusieurs fois dans la nuit pour vérifier sa respiration. L’inquiétude reste présente. C’est normal.
Lors de son séjour à la clinique, elle a été chouchoutée par le personnel, mais j’apprends surtout que La Chose est dragueuse. Oui, ce petit bout de poils même malade s’intéresse à la gente masculine. Les matous n’ont qu’à bien se tenir.
Justement, dans cette clinique, il y a un gros matou. Âgé de 7 ou 9 ans -je ne me souviens plus- l’animal est tatoué, il a été retrouvé un jour et amené à la clinique. Grâce au tatouage, la propriétaire a été contactée : “Oui, il est parti il y a une quinzaine de jours.” Fin de la conversation. Elle n’a plus jamais répondu au téléphone. Manifestement trop contente que son chat soit parti. Alors voilà ce gros matou sans maître. Pour le moment, il est un peu la mascotte de la clinique vétérinaire. Mais il lui faudrait une maison. Difficile car l’animal a ses exigences : il n’aime pas les chats mais reste en bonne compagnie avec les chiens. Dès qu’il aperçoit un chat, il crache. Il lui faut un maître toujours présent. Dans le cas contraire, il se venge d’un tel abandon et urine dans tous les coins de l’appartement. Il lui faut donc un foyer avec des maîtres qui ne travaillent pas, ou plus, ou à domicile. Peut-être cher lecteur connais-tu justement une personne qui conviendrait et serait heureuse d’avoir un gros matou pour des ronrons et des caresses.
Alors que ce gros matou déteste les chats j’apprends qu’avec La Chose, cela ne s’est pas passé de la même manière. Il aurait en quelques sortes succombé à ses jolis yeux. Cette dernière n’étant absolument pas effrayée par un début de feulement devait lui faire de drôles d’œillades. Quand je dis que La Chose est une petite bête unique.
Légende photo : Un arbre bleu au milieu de la campagne froide de l’hiver. Une œuvre d’art au milieu de nulle part. Un bleu intense, réminiscence d’Yves Klein. J’immortalise cet arbre mort et pourtant toujours vivant. Pourquoi a-t-il été peint de la sorte. Protection contre la “vermine” ou simple lubie.
La Chose va mieux. Un petit miracle. De ces petits miracles qui permettent de continuer à avancer doucement au milieu de la forêt. La Chose est chez la vétérinaire. Je n’ai pu venir la voir qu’hier. Mes horaires ne me le permettent pas vraiment. Mais, hier, exception. Je l’ai vue. Des caresses, des ronrons, des mamours. Elle semble beaucoup mieux. Mais il ne faut pas crier victoire. Surtout pas. Tout doit se faire doucement, lentement, tendrement. C’est difficile de dormir sans La Chose. Je suis habituée à son petit corps blotti contre mon oreiller. Je suis habituée à ses ronrons nocturnes. Le lit semble bien vide avec l’absence de ce petit animal de 2 kg.
Je pars. Je m’enferme avec mon gros casque et ma musique. Cage invisible pour me protéger. Garder la distance avec les Autres. Tous ceux qui m’entourent dans le métro. L’agressivité latente. La fatigue. Les traits tirés. Les mauvaises haleines indescriptibles et surtout irrespirables. Je plonge mon nez dans mon foulard. Humer mon parfum. Fermer les yeux. La fatigue ne me quitte plus ces derniers temps. Un peu de courage et de patience, d’ici quelques semaines tout commencera à rentrer dans l’ordre et je pourrai récupérer une santé meilleure.
J’arrive à destination. Je m’installe là-haut. La journée peut commencer. Juste derrière l’horloge. Je l’entends sonner tous les quart-d’heures. Bonne journée.
La Chose ne va pas mieux. Un taux d’urée inquiétant. Nous sommes dans un bien triste problème où tout se mord la queue. Son petit cœur cassé ne marche pas assez bien. Il ne faut donc pas trop le solliciter sinon nouvel œdème pulmonaire certain. Mais le cœur marchant au ralenti provoque la défaillance des reins et l’urée qui grimpe chaque minute davantage. Son sang s’empoisonne. Que faire. Quelle solution. La Chose devient toute petite riquiquite. Elle ne mange plus, même sur le bout de mon doigt. Elle boit, mais c’est normal c’est l’urée qui provoque cette importante soif.
Son œdème a rappelé le souvenir de mon précédent chat, son urée me rappelle celle encore d’avant. De bien tristes souvenirs que je revis les yeux emplis de larmes en ce moment. C’est difficile. Difficile de voir un petit animal si adorable devenir l’ombre de lui-même en un temps si court et si soudainement. Difficile de se faire une raison. Non, La Chose ne vieillira pas à mes côtés. La Chose était condamnée avant même sa naissance. Quelques tout petits mois de bonheur arrêtés brutalement. Je tente de me raisonner. De me dire que c’est déjà cela de pris. Que son passage ici devait être de courte durée. Qu’elle a été entourée d’amour et choyée telle une reine. Que je dois prendre les bonnes décisions pour qu’elle ne souffre pas. Mais souffre-t-elle. Je ne sais pas. Le vétérinaire dit que non. L’urée agit comme une drogue. J’ai du mal à le croire, même si j’avais déjà entendu ce discours pour une autre adorable bête.
Aujourd’hui, c’est la ligne droite vers la joie ou la tristesse. Ce malheur est le malheur de trop. Celui qui fait déborder le vase. Celui qui fatigue pour de bon. Celui qui ne devait pas arriver. Le sort semble s’acharner. Je ne comprends pas pourquoi. Mauvais karma, mauvaise lune…
Avant la fin de la semaine, le destin de La Chose aura été scellé. Je tente de garder une pointe d’espoir. Je lui donne tout l’amour possible même si cela ne peut pas la guérir. Je pars le matin le cœur en miettes car je ne peux pas rester avec elle en journée. Pauvre petite Chose qui ne comprend évidemment rien à tout ce qui lui arrive.
Voilà, j’ai récupéré La Chose. Mais ce n’est plus la même. Elle est épuisée, amorphe. J’arrive tout juste à la faire manger ou plutôt lécher mon doigt où je dépose un peu de nourriture. La maladie : cardiomyopathie hypertrophique. Une maladie qui laisse peu d’espoir. Très peu d’espoir. La Chose ne ronronne plus. La Chose ne bouge pas ou si peu. La Chose prend des diurétiques et des médicaments pour son cœur. La Chose n’a même pas la force d’aller jusqu’à sa litière. Je dois tout installer autour d’elle. Je réussis à la faire boire grâce à une seringue. Mais ce n’est pas gagné.
Rapidement un choix devra être pris. Si les médicaments n’améliorent pas sensiblement son état, le pire sera à envisager. Quelques tout petits mois de bonheur qui viennent de partir en fumée. J’ai passé du temps à chercher des informations sur cette maladie. La CMH. Une maladie qui n’est pas si rare que cela. Une maladie qui serait d’origine génétique. Une maladie qui ne se soigne pas, le chat ne guérit pas. Une maladie qui réduit l’espérance de vie à très peu de temps. Une si belle bête qui est cassée de l’intérieur. Une Chose qui, il y a une semaine, courait dans tous les sens, jouait avec énergie, pleine de vie.
La Chose est malade. Gravement malade. Elle n’a pas encore 8 mois que déjà elle connaît la souffrance, la douleur, les vétérinaires, les urgences, les cliniques. La Chose a une malformation cardiaque grave. Ce serait congénital. Son opération de mardi a provoqué une explosion dans son petit corps. Elle s’est retrouvée en insuffisance respiratoire deux jours plus tard. Totalement amorphe. Mais que faire. Il est tard. Dois-je appeler les urgences. Est-ce vraiment grave. Peut-on attendre demain matin et l’ouverture du cabinet vétérinaire. La partie financière titille. Combien de sous à débourser. Mais la souffrance de La Chose est trop importante. Je ne peux pas attendre en la regardant respirer si difficilement. Les urgences vétérinaires sont contactées. Minuit. Je sens que la nuit sera plus courte que longue. Enfin tout dépend de la façon de le voir.
La Chose ne mange pas, ne boit pas depuis son opération. Les urgences arrivent. Deux jeunes femmes avec un équipement impressionnant. Auscultation, observation, piqures de médicaments peut-être magiques. Mais le crépitement est de plus en plus bruyant dans les petits poumons de La Chose. Je colle mon oreille contre son petit corps et j’entends ce bruit immonde. Les deux femmes sont repartie depuis longtemps maintenant. De mauvais souvenirs reviennent brutalement. Je repense à la Boule de poils, partie trop tôt il y aura bientôt une année. La Boule de poils présentait les mêmes symptômes : discordance respiratoire. Un symptôme grave car lorsqu’il apparaît l’animal est déjà très malade. J’ai peur. Que vais-je revivre.
Le temps passe, les aiguilles avancent lentement sur le cadran. J’aimerais accélérer le temps, que la nuit disparaisse, que je puisse prendre mon manteau et emmener La Chose chez le vétérinaire. Mais non. La nuit ne semble pas vouloir se terminer.
La discordance respiratoire s’installe. La Chose souffre de dyspnée. Elle suffoque. Elle s’étouffe. Elle finit par se cacher dans un coin improbable. Mauvais signe. L’état ne s’améliore pas. Je ne peux pas attendre. Les médicaments n’offrent aucune évolution positive.
Il est 4h00. Nouveau contact pris, cette fois-ci, avec une clinique. Je traverse Paris dans la nuit avec La Chose. Elle est immédiatement prise en charge. Pas d’autre animal malade en attente. Le jeune homme à l’accueil a pris La Chose. J’attends dans cette grande salle d’attente. Pas moyen de lire les magazines, de m’asseoir, d’attendre sagement. Au loin j’entends les aboiements d’un chient forcément malade. Les minutes passent. J’ai toujours aussi peur. La Chose est trop jeune. La Chose est trop douce. La Chose est trop là, dans ma vie, pour disparaître si tôt.
C’est enfin que je finis par apprendre la présence d’un œdème impressionnant dans les poumons. Le vétérinaire de garde m’explique tout avec son charmant accent espagnol. Il me montre la radiographie des poumons de La Chose. C’est grave. Très grave. J’ai vraiment bien fait de venir. Elle n’aurait pas survécu jusqu’au matin.
Je reste forte. J’écoute. J’ai envie de vomir. Je suis fatiguée. Je voudrais rentrer me coucher puis me réveiller de ce mauvais cauchemar. Non, La Chose ne peut pas être malade. Elle est simplement trop jeune. Comme me dira plus tard une amie : plaie d’argent n’est pas mortel. Alors tant pis, je fais tous ces efforts financiers. Je ne peux pas me résoudre à ne rien faire. C’est au-delà de mes capacités. Tant pis pour les jugements de personnes qui ne pourront comprendre. Je mets tout en branle pour soigner La Chose. Je ne veux rien regretter. Le crépitement dans les poumons est tel qu’il est impossible d’entendre son cœur, sans aucun doute responsable de ce malheur.
Je laisse La Chose entre de bonnes mains. Je repars dans ce taxi, il fait encore nuit. Mais trop tard pour dormir. Je n’ai que le temps de me préparer pour fuir dans les tunnels du métro et arriver là où l’on m’attend pour la journée.
Cette dernière est entrecoupée de coups de téléphone. Voilà, maintenant je sais. C’est donc bien une grave malformation cardiaque. C’est même miraculeux que La Chose soit encore vivante. Qu’elle ait survécu à son anesthésie du mardi. Encore une fois j’ai la réponse rassurante : j’ai bien fait de l’emmener à la clinique, dans le cas contraire, elle n’aurait pas survécu jusqu’au matin. Cette malformation ne pouvait pas être décelée. Je ne dois pas culpabiliser.
A l’heure actuelle, La Chose n’est pas sortie d’affaire. Elle n’est pas avec moi. Elle est là-bas, dans une salle avec d’autres animaux malades. Des personnes s’occupent d’elle, lui donnent les médicaments nécessaires. J’espère pouvoir la sortir de là demain. Mais quel sera son avenir, notre avenir. La vie n’est vraiment pas drôle tous les jours.