Mon problème est que je n’aime pas la bière. Je n’ai jamais aimé la bière. Aucune. Le goût ne passe pas. Tout le monde boit de la bière sauf moi. Tout le monde aime la bière sauf moi. Alors je me retrouve dans des pubs entourée de pintes de bières. Je me sens toute seule. Toute petite, riquiquite. Je cherche frénétiquement sur la carte un endroit avec écrit dessus “vin”. Mais je ne peux m’attendre à déguster de bons crus, parfois j’ai l’impression de boire un vin sorti du cubi, de celui qui laisse de grands trous dans l’estomac. Hier soir, le vin se tenait. Il faisait de la résistance au milieu d’une armée de Guinness aux visages mousseux.
Hier c’était soir de match. Hier, j’ai été embarquée dans ce pub sans me méfier. Hier j’ai regardé des hommes aux T-shirts moulants courir après un ballon ovale. J’ai senti la passion des gens autour de moi. J’ai écouté ce public, devant les écrans de retransmission, entonner l’hymne national en même temps que l’équipe de France. J’ai écouté une spécialiste du rugby. Les Gallois étaient minoritaires, mais quand même présents. Ils ont perdu. Mais personne n’a été brûler des voitures, casser des vitrines.
Nous avons joué et gagné un concours. Des places gratuites pour la Saint Patrick. Je dois m’entraîner. A la bière ou à la danse.

C’est amusant. Ou inquiétant. Je ne semble pas faire mon âge. La surprise se lit presque tout le temps sur les visages lorsque j’annonce la chose. Bien entendu, dans le bon sens. On me croie plus jeune. On m’enlève aisément 5 ans. Ce qui est toujours flatteur. Mais cela va-t-il durer.
Je ne me vois pas, je ne sais pas. Si l’extérieur fait plus jeune, l’intérieur ne vieillit pas du tout. Je ne vis pas mon âge réel et deviens incapable de reconnaître les personnes de ma génération. Si les uns me rajeunissent, j’ai la furieuse tendance à vieillir les autres. Est-ce parce que je ne me vois pas vieillir. Est-ce parce que je me voile la face. Est-ce parce que maintenant les jeunes font plus vieux. Cela pause bien entendu des problèmes. Je ne suis pas cougar (d’ailleurs, même si plus tout à fait jeune, je ne suis pas encore entrée dans la tranche d’âge des cougars mangeuses de jeunots). Les petits jeunes trop peu pour moi. Je ne cherche pas à jouer les mères de substitutions. Le hic. Si je fais plus jeune, j’intéresse les plus jeunes que je ne vois pas aussi jeunes puisque je vieillis tout le monde. CQFD. Vous avez compris le cercle vicieux. Je le crois de mon âge, il me croie de son âge et au final tout est faux. Dix années peuvent nous séparer. Retour à la case départ.

Que se passe-t-il. Aucune idée. Est-ce parce que nous sommes entrés dans l’année du Tigre. Ou est-ce parce que la neige est tombée. Me voici cernée. Des femmes aux ventres arrondis qui viennent rebondir contre moi, réminiscence de culbuto. D’autres qui se marient et ne parlent que liste de mariage et cadeaux. Bref. Je me sens cernée. Étouffée. De l’air. Besoin d’air.

Une plante verte que je ne retrouve toujours pas. Je scrute les tunnels, les néons. Elle se cache. Ce miracle ou mirage ne veut plus se laisser voir. D’autres plantes à acquérir pour embellir un balcon triste. Une araignée dans la cuisine que je n’ose tuer. Je la regarde aller et venir. “Que se passe-t-il. Pourquoi ces coups de balais, de serpillière. Laissez cette crasse ancestrale ici.”
Je quitte la pièce, la laisse tranquille. L’araignée.
Des cartons partout. Des cartons de tout. Des placards déjà trop remplis. Le moment des tris, des choix, des délivrances ou des séparations. De nouveaux voisins. “Non, c’est vous la nouvelle voisine.” Cela dépend où l’on se positionne.
Un fou dans le métro. Je lance des incantations durant tout le trajet, pourvu qu’il ne vienne pas s’asseoir à côté de moi. Je ferme les yeux très fort. J’en appelle à tous les Dieux. Non, pas à côté de moi. Non. Pas dès le lundi matin. Ouf, l’homme ne viendra pas s’asseoir à côté de moi, j’échappe à son discours désordonné, sa bouteille de mauvais vin, ses drôles de hurlements assez effrayants. Le silence règne dans toute la rame de métro lorsqu’un fou y pénètre. Tout le monde semble tétanisé, apeuré, pétrifié. Chacun attend le miracle : que le fou descende de ce foutu métro.
Mais, il n’y a pas que des fous dans le métro, il y a aussi des visages connus, des visages d’un autre temps, d’une autre époque, de temps oubliés. De temps que les moins de 20 ans… J’aperçois un visage connu en 4e. C’est loin, très loin. Mais je descends, aucun échange possible. Tant pis, j’ai juste aperçu un visage-souvenir. Un visage qui n’aurait pas sa place aujourd’hui.

Chaque visage appartient à une époque, un moment de vie, un âge. Les fils se séparent ou se déchirent. Le vent s’engouffre et plus rien ne pourra revenir en arrière. Aucune colle ne peut réparer la déchirure.
Chacun a pris un chemin différent. Des chemins qui ne peuvent se recroiser. Malgré les tentatives, malgré les efforts ou les envies. Un gouffre qui s’agrandit avec les années.

Doux rêve que celui de l’entartage. Mais pas avec une tarte avec du fromage frais, c’est mieux. Me voici les mains pleines de cette substance que j’étale avec délectation sur un costume tout neuf. Nulle ne peut imaginer le bonheur de ce geste même au travers d’un rêve. Tant pis s’il ne s’agit que d’une invention de mon esprit, quelle belle imagination. Je me sens plus forte et heureuse de cette petite vengeance onirique.
Et qui sait, peut-être qu’un jour j’aurai le bonheur de réaliser ce geste “pour de vrai”. Devenir “enfromageuse” professionnelle. Combattre l’injuste avec l’aide de fromage frais…
Une semaine qui passe trop vite. Des jours qui défilent trop vite. Voilà je suis arrivée. Quelques heures encore d’attente et tout sera fait. Enfin.
J’ai rangé, j’ai trouvé des objets oubliés, je les ai regardés puis jetés dans une grande boîte. La boîte des souvenirs qui n’ont plus droit de cité. Certains ont déjà de nouveaux propriétaires. Une nouvelle vie sans mémoire, sans passé.

Je n’ai pas revu la mystérieuse plante verte. J’ai eu beau regarder, scruter la nuit du tunnel. M’attarder à chaque néon dépassé. Rien. Je ne la vois pas. Était-ce une illusion de mon esprit, un rêve éveillé, un mirage pour me laisser espérer dans ce tunnel, dans ce wagon au bord de l’explosion. Ce matin, un homme recroquevillé sur le quai. Trois policiers autour de lui le maintiennent. Une femme pleure à côté, alpague les autres, crie son horreur, crie son indignation, est-il nécessaire de le menotter, de le bâillonner. Mais les cris de cette femme ne font que se perdre dans le tunnel. Tout le monde passe devant cet homme, dont je ne vois pas le visage, sans s’inquiéter. Un rapide coup d’œil jeté, rien de plus. Qui est-il, qu’a-t-il fait. Je n’aurai jamais la réponse. Je vois juste un peu plus de violence et un peu moins de dialogue. Et un fossé qui se creuse irrémédiablement entre les “forces de l’ordre” et nous.
Je vais repartir à la recherche de ma mystérieuse plante verte. Je vais oublier mon café Starb*** qui s’est répandu dans le métro sans que je m’en rende compte. Un goutte à goutte que mes voisins voyaient mais personne n’a jugé utile de me le dire. C’est pas drôle sinon. Je vais oublier ces deux hommes qui en étaient presque venus aux mains, pour une question de place, de proximité insupportable, inhumaine. Je vais oublier le conducteur d’une rame qui, plein d’humour, alors que nous sommes coincés les uns contre les autres comme de minables saucisses, ne trouve rien de mieux à dire que : “Allez, on serre les fesses.” Pour aider la fermeture des portes. C’est pas drôle, je n’ai pas ri, ni souri. Je déteste le métro.

J’ai vu une petite plante verte dans le noir triste des tunnels du métro. J’ai vu cette petite plante accrochée à un néon. Seule source de lumière même artificielle. Drôle de petite plante qui combat pour sa survie dans ce noir incertain. Dans le bruit incessant et strident des wagons qui passent sans relâche devant elle. Créant des tourbillons d’air tout autour d’elle. J’ai eu une drôle de sensation en voyant cette plante là, perdue, accrochée au milieu de nulle part. Sans soleil, sans air pur, la végétation réussit l’exploit d’être encore là.
Je me demande combien d’autres personnes dans l’un de ces wagons ont pu voir cette drôle de plante. Se sont interrogés sur sa présence, sa simple existence. D’ailleurs, cette plante existe-t-elle vraiment. Grâce à mon regard ou malgré mon regard. A-t-elle besoin du regard des humains pour continuer à croitre. Plante hybride qui pousse, trouve sa force grâce à cette lumière froide de néon. Sont-elles nombreuses dans cette vie souterraine, ignorées par la quasi totalité d’entre nous. Grandissant petit à petit. Trouvant les ressources indispensables pour exister. Peut-être qu’un employé vient en secret lui donner quelques gouttes d’eau chaque jour, ou peut-être que cette eau indispensable arrive par une petite fissure quelque part dans ce mur noirci.

Je suis toujours admirative devant cette nature qui pousse malgré tout, n’importe où. Petit bout de nature au milieu du chaos mécanique.

dsc00011Je me suis tournée. Retournée. Endormie. Réveillée. J’ai pensé à l’Équerre d’argent. J’ai songé aux flocons de neige qui ne tiennent que sur les toits. J’ai vu des bourrasques violentes. J’ai cherché La Chose. Elle allait bien. Elle respirait normalement. Vais-je passé toutes mes nuits à vérifier son rythme respiratoire et cardiaque. Pour le moment, je n’arrive pas à faire autrement. Je me réveille comme un automate pour vérifier juste en posant ma main sur son petit corps pelucheux.
J’ai cru faire partie d’un troupeau de bétails. Nous avons battu le record du plus grand nombre de personnes dans un wagon de la RATP. J’ai cru m’évanouir. Je ne pouvais plus respirer, ça sentait pas bon. Dans ce wagon, il y avait certainement plusieurs Soleiman, hommes courage, hommes respectables. J’ai glissé sur la neige gelée. J’ai éternué dans les poils de La Chose. J’ai cherché un nouveau roman. Je l’ai trouvé. Mais c’est difficile de trouver quelque chose à lire après une telle claque. Très difficile.
J’ai eu ma dose de colère ou d’énervement -c’est pareil-. Que penser d’une telle phrase : “Maintenant, je peux te le dire. J’ai pistonné une amie pour qu’elle prenne le poste -celui que j’occupe depuis peu- mais elle ne pouvait pas commencer tout de suite.” Oui, bien, ok. Et alors. Ça veut dire quoi, que sinon c’est elle qui l’aurait eu ce poste. Elle ne correspondait peut-être pas aux souhaits du recruteur. M’a énervée avec sa phrase. Tombée comme cela, en plein dans la soupe. Ça m’a coupé l’appétit. J’avais plus envie de manger mes haricots. J’avais envie d’être méchante, agressive. J’ai pas aimé cette phrase. Elle m’a énervée. Elle m’a poursuivie toute la journée. J’ai trouvé cette phrase inutile, déplacée, désagréable. J’aime pas ce type. Voilà c’est fait. Une simple phrase et c’est réglé. Il a perdu.
Bonne journée frileuse.

9782742769322Au cours d’une vie, il y a des lectures qui passent sans laisser de traces. Il en existe d’autres qui frappent, font tourner la tête, laissent bouche bée. Il y a alors un avant et un après. C’est le cas d’Eldorado. Dès les premiers mots, les premières phrases, je savais que j’entrais dans une histoire qui ne me laisserait pas indemne. Une histoire qui me frapperait en plein cœur. Une histoire qui me ferait monter les larmes aux yeux. Une histoire que je ne pourrai pas oublier. Car une histoire qui se répète inlassablement, comme au moment où j’écris ces quelques mots. Une histoire bouleversante, violente, injuste.
Salvatore Piracci, commandant d’un navire, protège au cœur de la méditerranée l’Europe des assaillants venus du sud. Sans relâche il scrute l’horizon à la recherche de navires débordants de clandestins espérant atteindre l’Eldorado. Des années à voir ces hommes et ces femmes, ces enfants, qui ont traversé les mers déchaînées, dernière frontière avant l’Europe. Des humains prêts à tout pour arriver en Europe. Un jour, Salvatore croise le regard d’une femme. Ce regard va faire basculer sa vie. Cette femme, quelques années auparavant, était dans l’un de ces navires interceptés par l’équipage de Salvatore. Une femme qui a tout perdu, tout donné pour atteindre cette fameuse Europe. Une femme qui lui raconte son parcours, l’horreur de ce parcours, la douleur de ce parcours, la perte de son enfant dont elle ne se remettra jamais, le trafic humain.

Comment continuer son métier lorsqu’on entend un tel récit. Salvatore ne peut plus. Il cherche un nouveau sens à son existence. Pendant que l’un songe à quitter l’Europe, à traverser la Méditerranée dans le sens contraire, un autre homme entreprend le chemin inverse : mettre coute que coute les pieds en Europe. Ce jeune homme, c’est Soleiman. Quittant le Soudan il part pour l’Europe. Mais il ne sait pas encore les nombreuses “embuches” qui jalonneront ce chemin si difficile, si épuisant. Le vol, les coups, la violence, la faim, la fatigue, la cruauté des trafiquants d’humains prêts aux pires crimes pour s’enrichir.

Tandis que je lis ce roman, que je m’émeus à chaque phrase, je croise le regard de Soleiman dans le métro, dans la rue, partout autour de moi. Combien sont-ils tous ces Soleiman ayant parcouru des kilomètres pour arriver ici, en Europe. Pour rêver d’un ailleurs meilleur. Pour pouvoir vivre, travailler et se nourrir. Pour laisser la misère derrière eux. Mais pour un Soleiman atteignant cet Eldorado, combien meurent au milieu d’un désert ou en pleine mer. Serais-je capable d’en faire autant. D’affronter mille dangers portée par un espoir fou.
Laurent Gaudé nous parle justement de l’espoir, celui qui permet de franchir des montagnes, d’affronter les pires douleurs, les pires peines. Cet espoir d’un ailleurs meilleur, forcément meilleur. Un espoir souvent nourrit de croyances héritées de génération en génération. Tel Massambalo, le dieu des émigrés que chacun cherche pour garder la foi et le courage. Les mots de Laurent Gaudé coulent tout seuls, comme par magie. Des phrases d’une beauté simple et profonde.
Je sais que quelque chose a changé en moi depuis ce roman. J’ai été frappée en plein cœur. Bouleversée.

Laurent Gaudé, Eldorado, Ed. Babel, 2009.

Je suis toujours navrée lorsque j’apprends que le gouvernement vend son patrimoine immobilier parisien. Bientôt Paris ne sera plus la capitale de la France. Ce sera une grosse ville où les Français et l’histoire française seront minoritaires. Dernier abandon : les bâtiments de Météo France avenue Rapp. Je trouve ces ventes dommageables. Le gouvernement ne cesse de liquider pour tenter de remplir des caisses trop vides. Alors on brade. Tant pis. Tous les beaux hôtels particuliers emplis d’histoire, tous les immeubles haussmanniens et autres, tous ces édifices se retrouvent dans les mains de promoteurs immobiliers aux dents aiguisées. Fric, fric, fric. Rien d’autre. Tant pis pour le patrimoine. Ce terme doit être devenu ringard. Doit appartenir à un autre monde, un autre siècle. À quand la vente à Drouot de L’Élysée ou de Matignon. Je trouve tout cela bien triste. Comment aborder un bel avenir lorsque l’on brade son passé. Et pourquoi ne pas mettre en location plutôt que vendre, se séparer.
Le reste du patrimoine français artistique n’est pas en reste. On se sépare, on passe en vente et l’Etat ne peut/veut récupérer. Des préemptions annuelles qui se comptent sur les doigts d’une main. Un budget dérisoire face aux fortunes entre autres américaines. Alors tant pis pour une marqueterie unique au savoir-faire oublié ou un fauteuil Louis XV dont seules des mains expertes formées au sein de la Manufacture des Gobelins seraient encore capables de faire de même. Tant pis.
Dernier jour des soldes. Dépêchez-vous.